Et pendant ce temps-là…

 

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Les premières neiges sont tombées sur notre cabane. Les gars ont surtout profité du temps à l’intérieur et du temps de repos. Je me rends compte combien la notion de rythme personnel est fondamental dans nos existences et alors qu’en semaine je vois les enfants extrêmement fatigués, à la sociabilité difficile, je les retrouve enfin, chantant, jouant, se disputant avec énergie. Ils ont des idées de projets, de jeu… Si je leur demande comment ils envisagent telle ou telle chose, à la sortie de l’école ils n’ont que peu d’idées, leur cerveau est saturé. Au bout de quelques jours dans les bois l’imagination se remet en route. Ils se sentent aussi autorisés à exprimer leurs envies et non plus de suivre de façon mécanique un programme imposé. Enfin je retrouve mes enfants, et plus fondamentalement je retrouve des enfants!

Comprendre la discipline dans une école alternative Québécoise

Si l’on veut comprendre comment s’exerce la discipline scolaire et particulièrement à l’intérieur de l’école alternative que fréquente mes enfants, il faut porter un regard à la Foucault sur les rouages de l’autorité. Bien sûr il y a les règlements et sanctions, mais ceux-ci ne constituent qu’une marginalité dans l’exercice du pouvoir. La compartimentation du calendrier et de l’emploi du temps journalier, le respect des horaires, viennent épouser la répartition de l’espace clôturé en autant de micro-lieux spécialisés qui ont chacun leurs règles et leurs exigences. La consigne lie l’enfant au pinceau, au crayon, au ballon et le pouvoir vient se glisser entre chaque millimètre de l’enfant à l’objet, à chaque seconde de l’enfant à son horaire.

Mais le plus intéressant n’est pas là. La prise de pouvoir particulière qu’exerce l’école alternative se fait par ce que précisément elle n’interdit pas. Ou pour mieux dire par ce qu’elle autorise. Par cela l’adulte garde un contrôle absolu sur les périodes de temps libre, sur les horaires de récréation, et en autorisant, l’autorité éducative réaffirme encore plus fortement son droit au refus. Au moindre écart, l’enfant se voit refusé de récréation, refusé ce qui lui était autorisé par l’exercice d’un pouvoir qui ne renonce à aucun aspect de son contrôle. La mise en projet, la mise en groupe, la mise en activité participe de ce droit-obligatoire qu’est l’éducation.

L’enfant n’est donc pas oppressé par un ensemble de règles contraignantes contre lesquelles il serait tentant de se rebeller, mais par l’ensemble d’un dispositif complexe fait, certes d’interdictions, mais surtout d’une découpe toujours plus minutieuse du temps, de l’espace et des autorisations accordées hors de son contrôle. Dans ce labyrinthe de relations l’enfant n’a jamais véritablement le pouvoir sur sa vie, jamais la décision finale, il n’arbitre pas. Ainsi l’enfant se prend au piège d’un fonctionnement auquel il vaut mieux obéir pour espérer profiter des minces autorisations distribuées par l’adulte plutôt que de remettre en cause la relation de pouvoir qu’il subit quotidiennement malgré lui. L’école lui dit « obéis et tu seras libre de la liberté que je daignerai t’accorder, désobéis et tu n’auras même pas ça »! Ainsi le pouvoir arbitraire de l’adulte se garde à l’abri de toute remise en question fondamentale. Voilà, paraît-il ce qu’il convient d’appeler en ce monde un « espace éducatif » qui donnera des enfants libres et autonomes!

La résistance éducative consiste à mon avis à décortiquer ces processus disciplinaires pour que l’enfant n’en soit pas dupe, qu’il ne se laisse pas happer  si facilement par les facilités de la servitude, par les promesses de la classe dominante. Je ne pense pas qu’il y ait quelque bénéfice que ce soit à s’habituer à obéir à une autorité n’ayant pas démontré le bienfondé et la pertinence de son pouvoir.

De l’autre côté du monde

La première neige vient de tomber sur notre cabane. Le poêle à bois a fait son office, et nous nous sommes réchauffés autour d’une bonde fondue. Partir dans les bois est aussi une façon de se reconnecter avec nos rythmes biologique et d’un peu compenser les horaires imposées de la vie urbaine.  Les enfants avaient besoin d’un souffle qui respecte leurs besoins de sommeil et qui offre le lien indispensable avec la nature. Les tuyaux ont commencé à geler, la pluie verglaçante a cassé quelques arbres. Mais se sentir au chaud et à l’abri de l’autre côté des soucis du monde est un sentiment merveilleux.

Une séance de bataille à l’arc!

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Les enfants ont eu la chance de participer à une séance de bataille à l’arc! Une belle heure de plaisir, de concentration, d’agilité… Les enfants pratiquent le tir à l’arc depuis plusieurs années et s’exercent au tir placé, de rapidité, au tir réflexe. Il existe plusieurs types de tir à l’arc, avec des flèches placées à l’intérieur, à l’extérieur de l’arc pour plus de rapidité ou de précision. Alors hier, entre amis ils ont pu mettre tout cela en application.  Merci à Christian et Arianne.

Regard sur l’école alternative

L’intelligence, l’ouverture d’esprit ou la tolérance sont très difficiles à auto-évaluer puisque précisément c’est avec notre propre intelligence, ouverture d’esprit ou tolérance que nous les évaluons. Ainsi il arrive assez souvent qu’une personne fondamentalement raciste se croit ouverte parce qu’elle a un ami étranger selon une imparable démonstration : « Je ne suis pas raciste, la preuve est que j’ai un ami arabe ». L’ami constituant l’exception nécessaire à un racisme sous-jacent. Celui qui ne serait fondamentalement pas raciste ne s’enorgueillirait jamais à propos des origines de ses amis, cela constituerait un non-sujet.

À partir de cet exemple on peut entendre que si certains éducateurs se pensent « cools » avec les enfants c’est précisément parce qu’ils ne le sont pas vraiment. Tenter de démontrer son ouverture éducative en disant que les enfants ont le choix de leurs activités entre telle heure et telle heure, constitue la preuve que l’on trouve normal que tout le reste de la journée les enfants n’aient pas le choix. Celui qui est intimement convaincu du bienfondé de la liberté en éducation ne se vante pas de laisser quelques minutes de choix aux enfants. Il trouve cela évident et ne voit pas là une occasion d’autocongratulation.

On me demande souvent ce que je pense de l’école alternative de mes enfants. Concrètement dans cette école on leur dit « qu’ils sont libres de travailler sur leur projet le matin de 8h à 9h ». À la vérité, ils ont l’injonction de travailler sur leur projet. Le projet devenant en cela le dernier avatar de la relation hiérarchique. La commission scolaire contrôle l’école par son projet d’école, le professeur contrôle l’enfant en le mettant en projet tout en lui faisant croire que cela est le fruit de sa volonté. Lors de la réunion de parents d’élèves, le mot « projet » a été prononcé 42 fois en 1h15 par les professeures. En dehors de cette période, il y a toujours un adulte pour dire aux enfants ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire, courir, marcher, mettre un manteau, parler ou se taire… Que cela soit exigé gentiment n’enlève rien à la relation hiérarchique, l’adulte souriant et convivial ne concède pas un millimètre de son pouvoir sur les enfants. Quand les professeurs me demandent si les enfants sont contents, je leur réponds qu’ils ne peuvent pas être contents d’avoir perdu l’essentiel de leur liberté. Alors les professeurs m’expliquent que dans cette école les enfants sont libres parce qu’on ne les oblige pas à se mettre en rang par classe, parce qu’ils font des projets, parce qu’ils ne sont pas assignés à une chaise. Cela est certes un progrès par rapport aux écoles régulières. Mais en aucun cas un espace contraint, un horaire contraint, un programme contraint et des relations contraintes ne peuvent relever de la liberté. Pourquoi cette école ne réfléchit-elle pas à assouplir ses horaires, à laisser les enfants libres de leurs activités, de leur associations interclasses, pourquoi n’y a-t-il pas une réflexion sur les besoins physiologiques, les rythmes chrono-biologiques, la place du jeu libre ? Les avancées obtenues à la création des écoles alternatives dans les années soixante-dix sont-elles définitives ? N’y a-t-il plus matière à réflexion ?

Je continue à accompagner mes enfants dans ce système dont je vois chaque jour les limites conceptuelles. Je vois que les adultes n’ont pas cessé d’avoir peur de la liberté des enfants, qu’ils ne concèdent aucun pouvoir, aucune perte de contrôle. Ils stressent quand un enfant manipule un outil, grimpe à un arbre, cours dans un couloir… L’énergie vitale de l’enfance ne représente pas un élan créatif mais une angoisse à gérer, un problème à résoudre. Mes enfants se plient à ce système sans y croire, ils vivent cette discipline sans le cautionner, ils patientent et moi aussi en attendant des jours meilleurs.